La flambée des prix des produits de première nécessité (riz, huile, poulet, etc.) pèse sur le budget de nombreux ménages gabonais, alors même que 34,6% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Face à ce constat, l’État a décidé de créer un nouvel outil économique et juridique : une centrale d’achat.
Depuis son annonce en Conseil des ministres le 12 août 2025, la Centrale d’achat du Gabon (CEAG), officiellement lancée le 10 avril 2026, suscite autant d’espoirs que d’interrogations.
Présentée comme un remède à la vie chère, elle est aussi critiquée pour son opacité et les risques de concurrence déloyale qu’elle ferait peser sur le commerce local. Entre les affirmations officielles et les craintes citoyennes qui peuvent tout autant être légitimes, c’est la question même de son existence, sa nature juridique ou ses réelles missions qui mériteraient quelques éclaircissements.
Qu’est-ce que la Centrale d’achat du Gabon et sur quel fondement juridique repose-t-elle ?
L’expression « centrale d’achat », découverte par la plupart des Gabonais en 2025 n’est pas nouvelle car existe dans la loi depuis 2018. Derrière ce terme se cache un mécanisme assez simple à comprendre : au lieu que chaque collectivité locale ou chaque établissement public négocie seul ses contrats de fournitures auprès de ses fournisseurs, un organisme unique, la centrale, regroupe tous ces achats et négocie pour le compte de tous. L’idée est que plus on achète en volume, meilleur est le prix obtenu.
Le Code des marchés publics, dans sa version du 17 janvier 2018 (Décret n°00027/PR/MEPPDD) définit la centrale d’achat, en son article 2, comme un « organisme de droit public ou de droit privé soumis aux présentes dispositions qui acquiert des fournitures ou des services destinés aux autorités contractantes ».
Les « autorités contractantes » visées par le Code sont définies à l’article 3. Il s’agit des personnes morales de droit public (l’État, les collectivités locales, les établissements publics, et tout autre organisme créé par l’État pour satisfaire des besoins d’intérêt général), mais également des personnes morales de droit privé agissant pour le compte de l’État, y compris les sociétés d’économie mixte lorsqu’elles bénéficient du concours financier ou de la garantie de l’État.
Le même Code, en son article 10, classe la centrale d’achat parmi les organes de passation des marchés publics, aux côtés de l’Autorité Contractante et du Maître d’Ouvrage Délégué. Autrement dit, dans la logique du Code de 2018, la centrale d’achat est fondamentalement un outil de la commande publique.
L’article 37 du Code précise ensuite les missions de la centrale d’achat. Elle a notamment pour missions « d’acquérir des fournitures ou des services en vue de les céder à une ou plusieurs personnes visées à l’article 3 du présent Code », de signer et notifier des marchés publics pour le compte de ces mêmes personnes, de conclure des accords-cadres, de mettre en œuvre les procédures de passation des marchés et de veiller à la bonne exécution de ces marchés.
En ce qui concerne sa forme, et contrairement à une idée répandue, la CEAG n’est ni exclusivement un service de l’État, ni exclusivement une entreprise purement privée. Elle a été constituée sous la forme d’une Société d’Economie Mixte, créée par ordonnance n°0002/PR/2025 du 11 août 2025 et décret adoptés le 12 août 2025.
Qu’est-ce qu’une société d’économie mixte ? C’est une société dont le capital est détenu conjointement par des personnes publiques (l’État, les collectivités locales) et par des personnes privées (des entreprises ou des particuliers). Elle n’est donc ni totalement sous le contrôle de l’État, ni totalement libre comme une entreprise privée ordinaire. Cette hybridité lui permet de concilier une mission d’intérêt général avec une gestion de type commercial. Juridiquement, il s’agit d’une société anonyme (SA) régie par l’Acte uniforme OHADA relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique (AUDSCGIE). Son capital social est fixé à un milliard de francs CFA, divisé en 100 000 actions de 10 000 francs CFA, entièrement souscrites et libérées, réparti comme suit : 37 % détenus par l’État gabonais selon l’article 4 de l’ordonnance du 11 aout 025 portant création et organisation de la Centrale d’achat du Gabon, contre 63 % détenus par des opérateurs privés nationaux du secteur de la distribution.
Cette structure hybride lui confère une autonomie financière et une gouvernance propre (conseil d’administration, direction générale), tout en étant placée sous la tutelle technique du ministère de l’Économie et des Finances. Ainsi, la CEAG est une personne morale de droit privé investie d’une mission d’intérêt général.
Pour revenir à ses missions, quelles sont-elles ?
Pour comprendre les missions de la CEAG, il faut distinguer deux niveaux de lecture : ce que prévoit le Code des marchés publics pour toute centrale d’achat, et ce que l’ordonnance de création de la CEAG y ajoute spécifiquement.
Le cadre général posé par l’article 37 du Code des marchés publics confère à toute centrale d’achat un rôle de mutualisation de la commande publique : acquérir des fournitures ou services pour les céder aux autorités contractantes, signer des marchés en leur nom, et veiller à leur bonne exécution.
Mais la CEAG ne se limite pas à ce rôle classique. Dans la continuité de ce cadre, l’ordonnance de création, ainsi que les communications du gouvernement, attribuent à la CEAG les missions suivantes : acquérir, stocker, transporter et distribuer des biens de première nécessité ; mutualiser les achats de l’État et des autorités contractantes visées à l’article 3 du Code, de maîtriser les prix, d’organiser toute la chaîne logistique ; négocier directement avec les producteurs ou exportateurs pour obtenir des prix de gros ; revendre ces produits à des prix maîtrisés afin de lutter contre la vie chère.
La liste des produits concernés comprend une cinquantaine de denrées essentielles : riz, huile, sucre, lait, farine, poulet, matériaux de construction, produits d’hygiène, etc. Une première opération concrète a eu lieu les 25 et 26 avril 2026, sous la forme d’un « méga marché » organisé à Akanda, où des milliers de Gabonais ont pu acheter du riz ou du poulet à des tarifs très inférieurs aux prix du marché.
Comment fonctionne concrètement la chaîne d’approvisionnement ?
C’est sans doute la question que devraient se poser les Gabonais afin de comprendre précisément l’intérêt de cet organisme. Beaucoup imaginent que la CEAG va ouvrir des magasins et vendre directement aux citoyens, comme le ferait un supermarché, ce qui n’est pas exactement le cas.
Le modèle prévu repose sur un circuit structuré en plusieurs étapes. La CEAG négocie directement avec des producteurs ou exportateurs internationaux pour importer des denrées de base à des prix compétitifs. Ces produits sont ensuite stockés dans des entrepôts avant d’être distribués aux grossistes à un prix unique encadré. Les grossistes les revendent ensuite aux détaillants, qui les proposent enfin aux citoyens.
Concrètement, la CEAG négocie et achète les produits auprès des producteurs internationaux, puis les stocke dans ses entrepôts. Elle les distribue ensuite aux grossistes à un prix unique encadré. Ces grossistes les revendent à leur tour aux détaillants, qui sont ceux auprès de qui les citoyens gabonais achètent finalement leurs produits. C’est donc à travers cette succession d’intermédiaires que les économies réalisées en amont par la CEAG sont censées se répercuter jusqu’au consommateur final.
Pour s’assurer que les économies réalisées en amont se répercutent effectivement sur le prix final, une mercuriale nationale encadre les prix de vente à chaque étape de la chaîne. Ce dispositif est renforcé par une plateforme de signalement citoyen : à partir d’une simple photographie d’un produit, les consommateurs peuvent comparer les prix pratiqués aux références officielles et alerter les autorités en cas d’écart.
Peut-on craindre des risques juridiques à sa mise en oeuvre ?
Il existe toujours des risques juridiques à toute opération d’une telle envergure, tirés, pour l’essentiel, des textes applicables et des manquements déjà observés dans la commande publique gabonaise dans le passé et non encore résolus…
D’abord, le risque de contournement des règles de mise en concurrence. Le Code des marchés publics impose en principe un appel d’offres pour tout achat public. Or, en mai 2024, le gouvernement a reconnu que 93,25 % des marchés publics avaient été attribués de gré à gré, en méconnaissance de l’article 71 du Code qui plafonne les marchés par entente directe à 15 % du montant global des marchés publics d’une autorité contractante. Si la CEAG devait passer ses propres contrats sans respecter les formes légales, elle violerait directement l’article 38 du Code lequel prévoit que « les autorités contractantes qui recourent à une même centrale d’achat pour l’acquisition de fournitures ou de services sont tenues au respect des obligations de publicité et de mise en concurrence ». Autrement dit, le droit exige la transparence et l’appel d’offre.
Ensuite, l’opacité sur l’actionnariat réel reste problématique : l’identité précise des actionnaires privés n’a pas été rendue publique, alors que l’article 10 de l’arrêté 32-22 du 17 juin 2022 fixant les modalités de collecte de données personnelles auprès des bénéficiaires effectifs des entreprises soumissionnaires des marchés publics et de publication en ligne pour les entreprises titulaires dispose qu’ « en cas d’approbation du marché, la Direction Générale des Marchés Publics procède à la publication des informations collectées et conservées ».
Autrement dit, les informations relatives aux bénéficiaires effectifs des entreprises titulaires doivent être publiées en ligne dès l’approbation d’un marché. On entend par bénéficiaire effectif, selon le formulaire officiel de divulgation des bénéficiaires effectifs de l’arrêté 032-22 évoqué ci-dessus, toute personne physique détenant au moins 25% du capital ou des droits de vote, ou exerçant un contrôle sur une entité.
Or dans le cadre de la CEAG, les actionnaires privés détiennent 63% du capital de cette société mixte. D’autant plus qu’ils sont amenés à gérer des fonds publics dans le cadre d’une centrale d’achat, l’absence de publication constitue donc une violation de l’article 10 de cet arrêté. Comment renforcer la confiance des gabonais si l’application des textes n’est pas effective ?
Enfin, le risque de distorsion de concurrence est majeur : la CEAG bénéficie d’avantages naturels que ne possèdent pas les commerçants classiques (accès privilégié aux financements publics, exonérations fiscales possibles, pouvoir de négociation en volume), et si elle vend au détail à des prix cassés, elle peut asphyxier les petits opérateurs locaux, constituant ainsi une entrave au libre jeu de la concurrence. À cet égard, il convient de rappeler que le Règlement n°06/19-UEAC-639-CM-33 du 7 avril 2019 de la CEMAC prohibe expressément les ententes anticoncurrentielles et sanctionne tout abus de position dominante. La CEAG, en tant qu’opérateur économique intervenant sur le marché gabonais, est soumise à ce cadre supranational.
En conclusion, la Centrale d’achat du Gabon est un outil juridiquement prévu par le Code des marchés publics depuis 2018. Sa forme de société d’économie mixte lui permet de mêler capitaux publics et privés au service d’une mission d’intérêt général : la lutte contre la vie chère.
Son fonctionnement repose sur une chaîne précise : la CEAG achète en gros auprès de producteurs internationaux, stocke les produits, puis les distribue aux grossistes à un prix unique encadré. Ces grossistes les revendent aux détaillants, qui les proposent aux citoyens à des prix régulés par une mercuriale nationale. L’objectif est que les économies réalisées en amont se répercutent jusqu’au consommateur final.
Cependant, des zones d’ombre demeurent et devront être levées pour que cet outil atteigne pleinement son objectif : transparence insuffisante sur l’identité des actionnaires privés, respect des règles de mise en concurrence dans la passation de ses marchés, et vigilance quant aux dangers de distorsion de concurrence vis-à-vis des opérateurs locaux, dans le respect du cadre supranational de la CEMAC.
En savoir plus sur Que Dit La Loi
Subscribe to get the latest posts sent to your email.